Mémoire évanescente

Entamée depuis 2012, Mémoire évanescente propose une réflexion sur la mémoire qui s’éteint et interroge ce qu’il reste de nos vies au-delà du souvenir. L’accompagnement quotidien de mon père atteint d’une maladie dégénérative de la mémoire m’a inspiré une recherche sur la perte, le dépouillement, la vulnérabilité, mais aussi sur le lien filial. Mon père apparait ainsi comme point d’ancrage, tant sur le plan iconographique que conceptuel. Cet ensemble regroupe des œuvres picturales et sculpturales réalisées à partir d’objets lui ayant appartenus ou glanés d’un patrimoine familial, combinés à des matériaux divers.

Exploratrice de la matière, j’harmonise support et médium à mon propos sur la mémoire en employant diverses techniques et matériaux reflétant à la fois l’absence et la présence, le vécu et le souvenir qu’il engendre. Les vêtements et les draps utilisés en guise de canevas évoquent l’empreinte d’un corps, inoccupés ils symbolisent la disparition. De même, les pigments parfois grandement dilués participent à l’illustration de cette métaphore. Alimentée par mon vécu personnel, ma démarche s’adresse à l’universel en interpellant les témoins du corps et de l’esprit vieillissant, en même temps que l’activité créatrice assurant le renouvellement de la vie. Elle évoque donc les moments fondamentaux de l’existence: la naissance et la mort. Les titres de ces œuvres renvoient d’ailleurs à ces deux réalités.

À travers le corpus, certaines œuvres s’attardent à l’intime tant par l’usage de la broderie, qui exige un rapport de proximité avec la matière, que par l’utilisation du vêtement masculin déjà porté. La juxtaposition d’une broderie de paysage au vêtement masculin de la série Dénommé Jean-Marc (voir les images ci-dessous), par exemple, renvoie aussi au métier à l’aiguille, une technique dite féminine, à son appropriation à la culture de masse sous forme de canevas reproduit à de multiples exemplaires, se situant ainsi entre le personnel et le collectif. L’ensemble développe une réflexion sur les relations entre hommes et femmes, ou entre père et fille, tout en exposant l’univers particulier de mon père par l’intégration d’éléments concrets de sa vie et l’évocation de sa confusion intérieure. Égaré dans cette forêt de souvenirs, il devient le visiteur de sa propre vie dont les fils s’entremêlent. La broderie est donc employée stratégiquement pour témoigner de la complexité de son rapport à la mémoire, et du nôtre. Elle questionne à la fois la notion de trace que nous espérons laisser de nous-mêmes et l’enjeu de la perte. L’homme vieilli est représenté, sans inhibition, alors qu’émane de lui en jet dynamique une part de son essence intérieure toujours active dans laquelle il est possible de s’entrevoir.

Cette démarche a engendré des œuvres intimistes, empreintes d’intériorité, de force et de vulnérabilité, qui témoignent à la fois de mon expérience d’accompagnante, un rôle traditionnellement dévolu aux femmes, et d’une appropriation originale et contemporaine des métiers à l’aiguille. L’approche plastique entreprise pour la production de Mémoire évanescente concorde avec l’essentiel du propos et participe à mon évolution artistique, à ma perpétuelle exploration de la matière et de la condition humaine.


Texte Intégral - Mémoire évanescente par Véronique Gagnon
Texte Intégral – Mémoire évanescente par Véronique Gagnon